jeudi 3 mars 2011

Circulez, y a rien à voir !

Ici, sous les tropiques, dans les pays merdeux, les planètes sauvages où c’est-y qu’y règne foirade et corruption, mais faut pas dire trop fort t’en as qui se vexent pour moins que ça, le permis de conduire, c’est pas trop la complique de l’avoir. Le problo c’est jamais les exas, par ici, because soit y’en a pas, soit c’est bidon: pipo tirla-da-da tsoin-tsoin, si tu vois ce que je veuille dire… En clair, suffit de banquer à qui de droit et c’est innzepoquette ça roule Raoul ou ça rigole Anatole, c'est toi qui vois. Ou sinon tu t’en branles, c’est encore ce qui se fait de mieux, ça prend moins la tête et c'est tout aussi efficace. Autour de moi, pour dire, j’ai demandé à la sauvette, ben le gros trois-quart de mes relations m’ont confirmé rouler sans aucun papelard… En cas d’embrouille flicassière ? Bof, tchatche et bras à rallonge, c’est la coutume, ça s'appelle l'aide aux démunis de l'administration poulaga.

Alors voilà. Comme le permis c’est juste histoire de payer un gars pour te le traire tout frais du service idoine sans même avoir à te farcir une entorse du sourcil, qu’est-ce donc qui peut bien te complexionner la vie, vu qu’y faut avouer qu’à Vételgeuse TOUT est généralement fait pour te gonfler les burnes, en particulier ce qui touche à l’administratif. Comme tu sèches devant ton écran tactile à roulettes LCD je te le souffle dans les trompes d’Eustavio: en plus du permis de conduire, dans ce pays de zombies mal torchés du dergeot et décaféinés de la comprenette, tu dois posséder un certificat médical qui se renouvelle chaque année – tu vois d’ici la gonfle dans ces contrées de tordus ou la moindre velléité de réalisation de quoi que ce soit te demande cinq piges de tractations et au passage te cause séance tenante trois crises cardiaques et douze attaques d’apoplexie… Accessoirement, ce papelard inutile qui ne sert qu’à faire chier le populo atteste que tu peux conduire, passque quand même, c’est pas une raison qu’on est sous-développés du bulbe qu’y faut tout laisser faire, gare à toi si tu sais pas que Vételgeuse est à la pointe de la Révolutionnade mondiale… Et donc du progrès. Et donc de l’avancée technologico-sociale. Et donc de tout ce que tu veux, vu qu’on est l’avenir de la planète, dixit Mufti 1er, notre auto-président depuis 12 balais (de chiotte).
Donc, à Vételgeuse, quand un flicard te gauffre au passage – ça s’appelle une alcabala et c’est comme qui dirait une sorte de traquenard qui se pose n’importe où et qui te cherche le plus de noises possible au plus de gens possible en le moins de temps possible –, faut brandir bien droit tout ce qui existe de fafs officiels dans ta sacoche, ta banane, ton vide-poches, tes fouilles et ton sac à main, on n’est pas là pour rigoler mais pour engraisser le fonctionnaire mal payé qui heureusement pour lui possède un uniforme lui permettant de se poster là où c’est le mieux pour arrondir son salaire souvent pas réglé ou avec un retard oscillant de trois à six mois. Papiers complets du véhicule (y compris bien souvent tout le passif de l’achat, de l’immatriculation ou de l’importation s’il y a lieu), cédula d’identité, licencia de conduire, certificado médico – nous y voilà!

Moi, le permis, je l’ai acheté depuis belle lurette, mais mon certo date de 2005. Pas grave, tant que t’as quelque chose à montrer t’échappes assez facilement au racket, suffit de causer un peu le bout de gras et de dire Oh mon dieu comme j’avais pas vu qu’il était échu mais sûr et certain j’y vais de ce pas pour renouveler, crois-moi m’sieur l’agent et bonjour chez toi… Et si le bougre garde un air froncé malgré tes génuflexions larvesques, c’est toujours temps de lui dégainer quelques brouzoufs qui lui tireront illico un sourire jocondesque à la sauce latina.
Ma femme, elle, pour la voiture pas de problo, mais pour la moto elle a pas le césame. Normal, jusque là elle en avait pas besoin. Maintenant, comme je lui ai payé un petit cube pour jouer dans le quartier – c’est pas encore une Harley des Sons of Anarchy, mais c’est commode et moins cher à entretenir qu’une chignole – fallait bien mettre madame en règle question licence si on veut pas y laisser la chemise en pourboires et comme l’administration est de plus en plus radicale va pas faire vieux avant qu’on se retrouve au ballon pour une connerie de ce genre – j’en connais des à qui on a retiré la caisse juste parce que le certo médico était échu, et après bonjour les embrouilles et les bakchiches pour la récupérer…
Alors on va-t-y donc pour banquer le permis moto de ma greule par l’entremise du président de la compagnie de taxi de notre bled, une relation qu’on soigne aux petits oignons depuis plusieurs années. Sauf que videmment, parmi les trucs à fournir (photo, copie de cédula), faut aussi le fameux certificat médical, sinon, permis y a pas, même par complaisance. Bon, on y va de ce pas là où on sait que c’est-y que ça se passe, mais je te le donne Émile: porte de bois, passe-ton chemin clampin, circule-moi de là y a plus rien à voir ! Comment ça, y a rien à voir ? qu’on s’étrangle. Ben ouais, mon gars, c’est comme j’te le dis: ici on fait plus le certo médical, là-bas non plus et pas plus encore à cet autre endroit que tu connaissais le toubib qui te le fournissait en dix minutes moyennant l’obole traditionnelle et le paiement de la taxe due à la banque du coin. Merde alors ! Et on fait comment ? Attends, je t’explique.

Ben en fait, c’est tout changé par rapport à avant, me dit un gniace après trois plombes de recherches assidues par monts et par vaux. Le truc a été réorganisé par le Grand Mufti soi-même qui heureusement pour le bien du peuple veille à ce que tout soit bien révolutionno-compatible, en particulier les services publics, qui changent de nom comme de kleenex. Et le fait de passer par des médicastres privés, même agréés par l’État – via le Departemento nacional de medicina vial – , ça sonnait pas assez volibarien. Alors il a remédié et décidé que dorénavant fallait passer directement par le Ministerio del Poder Popular para la Salud del Gobierno Volibarien de Vételgeuse. Le truc bien, c’est que c’est devenu gratos. Bon, les taxes n’étaient pas prohibitives, mais suffisamment rebutantes faut croire pour pousser un max de gonzes à ne pas s’en occuper. Avec la nouvelle méthode – toute neuve pissque visiblement personne dans le coin n’était encore au courant –, plus de raison valable pour ne pas passer ton certo, surtout qu’il est maintenant valable deux ans – c’est toujours ça de pris !
Je sais pas ailleurs dans le pays, mais pour chez nous, y a qu’un seul endroit où qu’on peut le faire, le précieux faf, c’est à l’ambulatorio d’un bled qui, heureusement pour nous, n’est qu’à cinq bornes de chez nous. Pour les autres, c’est démerde-toi comme tu peux, mais c’est là et nulle part ailleurs. D’après mes calculs d’apothicaire et selon les témoignages de mes voisins de poireautage, l’ambulatorio local délivre pour au moins 30 kils à la ronde… T’imagines d’ici combien de milliers de blattes ça fait au mètre carré quand tu sais que chaque foyer se farcit quinze gosses, trois oncles, cinq tantes, douze cousins-cousines, vingt-cinq sympatisants profiteurs et quelques dizaines de visiteurs quotidiens !
Bref.
Avec ma femme, on se dit que comme moi je l’ai déjà, mon certo, même échu, c’est à elle la priorité. Bon, c’était aussi pour moi le moyen d’essuyer les plâtres à moindre frais vu qu’on n’avait aucune idée de la nouvelle procédure et que j’ai personnellement des limites assez sévères en matière de se faire chier dans des queues interminables dans le bruit et la chaleur poisseuse de l’administration locale. Ma femme, elle, ça va, ça la gonfle mais elle supporte. Faut dire qu’elle est du pays, ça aide considérablement, même si les années passées à l’étranger et la fréquentation d’un mec normal l’ont passablement remontée contre ses congénères et leurs pratiques de lobotomisés.

Donc mardi dernier ma femme se radine à l’ambulatorio la bouche en cœur et la prunelle pleine d’espoir. Raté ! Pour le certo c’est que le lundi, le mercredi et le vendredi, la queue commence à cinq heures du mat’ et ils ne prennent que 30 personnes par jour… Ah ouais d’accord. Pis faut aussi amener ton groupe sanguin sur un papier estampillé légal, et même si tu l’as déjà sur un autre document, même officiel, tu dois quand même aller le faire exprès pour ça. Et même si t’as ton certo de l’année dernière avec le groupe inscrit dessus, c’est bien précisé sur des feuilles collées au mur… Tu vois, des fois que ton groupe sanguin aurait changé entre-temps… Et on peut pas le prendre ici, le groupe sanguin ? Non ma bonne dame. Ici on n’a pas de labo, c’est un ambulatorio, pas un hôpital. Alors soit tu vas dans un privé, ça douille et faut attendre le résultat pour le lendemain, soit tu vas à l’hosto central, c’est gratos mais ils te le font tout de suite.
Le lendemain, donc, ma femme se radine à l’hôpital près de chez nous et va droit à la Banco de sangre. Y a deux petites plombes d’attente pour la forme histoire de dire qu’on a fait quelques chose de sa journée, debout dans la chaleur et le brouhaha d’un hall de gare à Bankok ou Djakarta, pis c’est ton tour et une infirmière à l’air revêche pique ton doigt avec une aiguille pour ponctionner une goutte ou deux et ô miracle, t’es A positif, comme indiqué sur ton ancien certo qu'est plus valable au point qu'on veut même pas savoir ce qui est marqué dessus…

Bon, alors le vendredi rebelote à l’ambulatorio, mais ma femme y va à six heures, faudrait quand même pas pousser mémé dans les orties ! Sur place, c’est encore fermé, évidemment, mais la populace s’organise comme ils en ont l’habitude, petits tabourets pliants et arepas farcies à la graisse saturée (faut de l'énergie pour tenir sous les frimas de ce mois de février) pour grignoter jusqu’à l’heure du petit déj’ où on s'enfilera des empanadas graisseuses pour changer.
Pour simplifier la vie de l’administration et surtout s’assurer de leur place dans la file, les mecs de la queue ont dressé une liste sur un papier et chaque nouvel arrivant y inscrit son nom et son ordre d’arrivée. Ma femme a le numéro 23, autant dire que c’était tiré par les poils du cul.
Vers sept heures, la clinique ouvre enfin ses portes et un mec vient pour déterminer l’ordre de passage. Il prend la liste préétablie et distribue aux gugusses de petits cartons numérotés en suivant leur ordre d’arrivée. Sauf qu’au lieu d’en donner trente, comme prévu, il dit qu’il n’y en aura en fait que 25, tu comprends, la doctoresse vient de loin alors on n’a pas le temps d’en faire plus. Ma femme dit au mec que dans la file aussi y en a qui viennent de loin, mais le mec s’en bat les roustons et pas une blatte de la queue ne moufte – à Vételgeuse c’est comme ça, on prend l’enculade bien au fond, à sec, et on en redemande !
Jusqu’à 9h. 30 rien ne se passe, sinon la chaleur qui monte gentiment pour flirter avec les 40 degrés dans le hall pisseux de la clinique gratuite mais affublée de trous dans le plafond, de déchets éparpillés sur le sol et de crasse soudée aux murs à même le ciment peinturluré à la hâte et décoré de notes manuscrites datant au minima de la guerre du Péloponnèse. Pis finalement la toubib arrive toute radieuse mais explique qu’il y aura que 15 certificats délivrés, tu comprends, on n’a plus assez de talons alors si tu veux tu peux passer l’exa et tu reviens d’ici quelques jours pour qu’on te fasse le certo… Comme on connaît le pays, c’est la déprime totale, les quelques jours pouvant facilement virer à quelques semaines, voire quelques mois ! C’est d’ailleurs le sport national: falta material, disculpe la molesta ! Manque toujours un truc, encre, papier, formulaire, cachet, timbre perdu, système planté, machine en panne…
Donc ma femme déprime mais va quand même pour son exa, au moins qu’elle soit pas venue pour rien. Et le carrousel commence. Contre toute attente ça va assez vite, visiblement la doctoresse a envie de rentrer chez elle le plus rapido possible. En moyenne de cinq à dix minutes pas numéro. Au bout du compte y en a quand même pour quasi trois heures et ma femme passe finalement à 11 h. 30, après un petit miracle: 10 minutes avant son tour une supervisora est venue amener un nouveau carnet de talons pour certificats ! Hosannah ! Merci Presidente de pourvoir avec tant de grandeur et de générosité à nos besoins de base (ne parlons pas de l'huile, du beurre, de la farine ou du café, ça risquerait de fâcher) !
L’examen quant à lui, est d’une rigueur absolue et j’interdis quiconque de glousser bêtement: dans la salle où ne trône qu’un bureau minable avec trois papiers dessus – dans un coin un mannequin déglingué aux organes apparents et au mur un poster avec des lignes de lettres allant de plus gros à plus petit comme chez le zyeutiste ou le lunetteux –, le client s’assied sur un tabouret défoncé pendant que la toubib remplit sa feuille. Elle tend un carton et faut cacher un œil et lire avec l'autre les lettres au milieu du poster qui se trouve à deux mètres à peine sur le mur. Après, tu caches l’autre œil et tu fais pareil. Voilà, c’est dit, on a vu que t'es bien en bonne santé pour affronter le trafic. La nana finit de remplir le certo et d’y coller timbre et cachet, et t’annonce que tu dois plastifier le tout et bonne rentrée chez toi, au suivant.
Ouf, c’est fait ! Maintenant, c’est ton tour, me dit ma femme… Comme je suis pas convaincu par la gonflade qui m'attend – au final je préfère encore me risquer une corruptive obole de temps en temps que de m'emmerder tout une matinée pour cautionner ce système chiatique –, elle se propose d’aller faire la queue à ma place et de m’appeler par biniou quand c’est à mon tour de passer. Vu comme ça, évidemment…
Donc hier ma femme s’est refait le boxon, mais en y allant cette fois à 5 heures du mat’. Moi, j’attends patiemment à la maison en sirotant mon café, qu’elle m’a préparé avant de partir, puis je recueille les commentaires de l’avancée des travaux en temps réel par SMS:

« C’est bon, j’ai le numéro 15 »;
« Ils ont ouvert, c’est l’angoisse ! »;
« C’est la jungle… je dois me battre comme une hyène ! »;
« J’ai le numéro 17 »;
« La toubib est arrivée »;
« Prépare-toi, c’est dans plus ou moins une heure »;
« Viens tout de suite ça s’accélère… »

Je sors du plumard et radine aussi vite que possible et quand j'arrive ils en sont à un numéro du mien. Ouf les gars, ma femme me l’aurait pas pardonné, de s'être fait chier pour rien, même si elle est bien dressée… Je lui demande qu’est-ce que c’était ce foutoir et pourquoi elle a dû se battre comme une chienne protégeant une rondelle de sauciflard sortie d'une poubelle. Elle me raconte qu’au moment de prendre la liste des gens, la bonne femme qui s’en occupait a commencé à distribuer les numéros comme elle voulait, donc sans suivre l’ordre d’arrivée… Tout le monde s’est mis à hurler et à se précipiter pour saisir au vol un petit carton histoire de pas rester en rade. Ma femme a insulté la gonzesse et s’est saisie de la liste et elle a elle-même appelé les gens selon leur ordre d’arrivée. Mais l’infirmière l’entendait pas de cette oreille et ça a bataillé ferme pour l’attribution des numéros.

Finalement, ma femme s’en est sortie et a fait ce qu’elle a pu pour les autres, agitée de soubresauts humanitaires récoltés à l’étranger. Sinon, tu penses bien que tout le monde s'en branlait de constater que t’avais là des vieux crouillats qui poireautaient depuis 4 heures du mat’ et venus de 25 bornes d’ici en taxi-poubelle collectif… On est à Vételgeuse, mon gars, c’est chacun pour sa gueule !
Mon examen on s’en fout, je te raconte pas, et maintenant je suis tranquille pour deux ans si tout va bien. Ça me permettra de mieux me concentrer sur les reins cambrés qui circulent tout par là autour, tout en sirotant un cocktail et en pelotant les nibars 100% siliconés de ma chère et tendre…



Bon, à bientôt les gars, Robby.

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