Attends seulement que je te raconte mon petit Noël.
Alors voila que mon pote Roger, qui vit à Sarkoland mais qui garde une casbah à Vételgeuse pour y siroter ses vacances vu que sa greule est, comme la mienne, originaire du pays, voilà donc que l’aminche Roger s’en vient passer les fêtes au pays de la Reeevolucióóón qui sait si bien avancer avec le peuple, surtout depuis que le Grand Mufti s’est adjugé les pleins pouvoirs, histoire de montrer à tous les belliqueux dubitatifs que c’est quand même pas l’opposition, revenue aux manoilles du Parlemanche depuis peu, qui va l’empêcher de poursuivre dans la voie du succès: inflation supersonique, pénuries récurrentes, services publics déliquescents, communications sous contrôle, corruption et insécurité garanties, bref.
À chaque fois qu’il débarque, Roger, que je te dise, plus ou moins deux fois par an (faut remplumer sa femelle qui dépérit sous les frimas – on peut pas tout avoir: une bonne paire de loches et un cuir capable de résister à la froidure), il amène avec lui tout un tas de merveilles à bâfrer (foie gras de poule, confiture d’oignons, filets de limaces fumées, daube de chouette sauce vin blanc, moutarde à la graisse de phoque) que c’en est miracle pour des papilles condamnées à la farine de maïs et la graisse saturée – quand on trouve de la farine et quand on trouve de l’huile, bien sûr, tu m’as suivi.
Du côté de sa donzelle, c’est toute la Sainte Famille Branlos qui débarque, soit tout une cargaison de frangines, frangins, belles sœurs, beaux frères, cousins, plus ou moins cousins, amis, plus ou moins amis, connaissances, voisins, plus ou moins voisins, et à peu près tout ce qui bouge et qui profite – c’est d’ailleurs synonyme au pays: tout ce qui bouge profite, c’est la loi première de la culture locale. Videmment, ça fait du foin – les bonnes femmes de Vételgeuse ne pouvant pas parler autrement qu’en poussant du larynx aux naseaux à t’en décrocher des roues de corbillard – et ça coûte bonbon, mais Roger il s’en fout, il vient là pour ses vacances, il raque, il douille, il banque, il débourse, et pour oublier il picole et malaxe les fesses de ce qui passe à sa portée et de préférence si c’est jeune et stringué.
Alors là, pour la Noël, l’avait convié tout un tas de glandus – bien obligé – plus nous et quelques potos Shadoks, mais pas beaucoup passque les expats, ici, je sais plus si je t’ai dit, c’est aussi captivant qu’une boîte de cassoulet toulousain made in China.
On se radine donc le 24 au soir, les bras chargés de bouteilles et des congratules plein les pognes. Comme toujours en pareil cas, la soirée s’étire à n’en plus finir sans que rien ne se passe… Faut dire qu’à Vételgeuse, le troupeau a des habitudes assez particulières: on s’assied face à face sur des chaises en plastoque, on ne fait rien, on discute à peine, on écluse des bières en se regardant jusqu’à point d’heure, généralement sous le doux roucoulement d’un reggaeton poussé à bloc. Question préparatifs, la plupart du temps les gniaces s’en vont faire les courses au moment où débarquent les invités… J’exagère même pas. Total, c’est quand tu commences à grave piquer du nez que les gens démarrent vraiment la fiesta, surtout que la dose de binche commence a faire effet. Pour la bouffe, t’as d’ailleurs intérêt à avoir visité le Macdo avant de venir, ça t’aidera à tenir jusqu’au repas proprement dit, qui a toutes les chances d’être servi vers les 22 ou 23 heures quand t’as été invité pour midi…
Mais là, évidemment, c’était un peu différent, passque d'abord mon pote Roger n’est pas de Vételgeuse – et même s’il laisse faire il donne tout de même une certaine dynamique à l’ensemble – et aussi passque sa femme, Tibi, ça fait du genre quinze piges qu’elle vit en Frouzerie, et donc, rien ne l’horripile davantage que de constater comment ces taches n’ont pas évolué d’un iota depuis son départ. En clair, elle a les boules à chaque fois qu’elle revient au pays… C’est pas moi qui le dit, c’est elle.
Donc la maîtresse des lieux, femme de mon pote, s’active en cuisine comme une diablesse, secondée par les autres femelles indigènes de la maisonnée, pendant que la tripotée de gosses crapahutent dans tous les sens et que nous, avachis sur les tables de jardin recouvertes de chiures de mouches, de petits canapés et de vin blanc, nous savourons les en-cas apportés de la civilisation par l’ami Roger. On picole, on rigole, on claque les moustiflards, on lorgne en cuisine par la fenêtre. On se lève toutes les 30 secondes pour aller baisser le volume de la sono, systématiquement remonté à donf par un branleur de passage qui doit trouver bizarre et dérangeant qu’on puisse encore s’entendre causer…
À ce stade, le moins qu’on puisse dire c’est que ça n’avance pas vite, vu qu’il est déjà 22 heures et qu’on a débarqué à 17 heures… Cinq plombes assis sur une chaise à siroter du chilien de base en se radotant parmi, vient toujours un moment où ça lasse…
Puis résonne le premier coup de semonce: la Tibi vient à passer, surexcitée (elle a récupéré chez nous les bonnes vieilles habitudes de stress) passque la bouffe n’est toujours pas arrivée… Comment ça, pas arrivée ? Ben non ! C’était une de ses sœurs qui devait amener ce qu’ils ont acheté tout exprès: deux grosses cuisses de cochino plus tout un tas de bordel genre hallacas, une spécialité locale à base de farce viandesque enfilée dans une pâte de maïs cuite à la vapeur dans des feuilles de bananier – des plombes à préparer et pour un résultat plus que médiocre, c’est lourd et pâteux, même si parfois, convenons, la farce peut s’avérer goûteuse – mais alors y avait qu’à en faire des boulettes de viande, enfin ce que j’en dis…
Une heure plus tard, tout va bien, la boustifaille est arrivée et le chauffeur du tacot, normal, s’est invité à la noce, au grand dam de Tibi, qu'avait oublié comment au pays toute opportunité est bonne à prendre…
À un certain moment, la maîtresse de maison s’en va pour se doucher et se préparer – elle n’a pas arrêté de la journée, sous l’œil goguenard et méprisant des membres de sa famille (t'as voulu partir à l'étranger c'est bien fait pour ta gueule), qui picolent tout ce qu’ils peuvent en profitant de l’aubaine. Au passage, elle nous annonce qu’on va d’abord faire manger les gosses à une table préparée pour eux, puis ce sera notre tour. Il y a le cochon grillé, de la purée maison, une salade de poule, des hallacas, bref, du traditionnel. OK, on attend gentiment en poursuivant les réjouissances éthyliques.
Plus tard, bien plus tard, je vois par la fenêtre de la cantoche l’un d’entre nous qu’était parti pisser et qu'est là, debout, à discuter le bout de gras une assiette à la main. À tout hasard, je demande à l’assemblée si quelqu’un a une idée de pourquoi Machin est le seul à pouvoir bouffer, ou alors peut-être qu’il faut aller se servir quelque part, bref, j’interroge. Bien vu… Après vérification, on se rend compte tout soudain que les Vételzuéliens, tous agglutinés en cuisine, on déjà bouffé… Tiens donc ! Eh ouais, bonhomme, ils ont bouffé, bâfré, tout seuls comme des grands, au nez et à la barbe des proprios et des autres invités…
Mon pote Roger, qui en a vu d’autres, a ouvert de nouvelles bouteilles et on a été chercher ce qui restait des plats. Plus de purée, un brin de bidoche resté attaché aux os de feu le cochon, de la salade et des hallacas froids, ceux qui restaient au frigo parce qu’y en avait trop. Il était 2 plombes du mat… C’était la nuit de Noël… Tibi, pour dire, a affirmé que c’était bien la dernière fois, mais comme dit Roger, elle dit ça à chaque fois…
Cerise sur le pompon: à 3 heures du mat, un des gamins s’est mis à hurler plus fort que les autres et malgré le bordel ambiant il a bien fallu se dire qu’un truc se passait. Après vérifiques il s’est avéré que le cloporte s’était ouvert le pied sur des débris de bouteilles de bière qui, naturellement, jonchaient le sol, vu que la poubelle, au pays, connaissent pas… Evidemment, comme dans tout pays latino qui se respecte, comédie et tutti quanti, ça chialait et ça gueulait dans tous les coins. Malgré tout, vu la profondeur de l’entaille ça valait bien une soudure professionnelle, qu’on s’est dit entre Européens clairvoyants… Donc on s’est embarqués pour la clinique qui reusement n’est qu’à deux ou trois bornes d’ici. La tire de Roger n’étant pas plus fiable qu’un local au turbin, on a pris la mienne.
Dans la brouette, y avait ma Gaby et moi, Roger et sa femme, plus le chieur, qu’on avait rafistolé tant bien que mal avec de la gaze et du spara. J’ai demandé qui c’était ce gosse, où étaient les parents… Sais pas, m’a dit Tibi, qu’avait les boules aussi gonflées qu’à un stand de bowling. S’intéressent pas ? j’ai encore demandé. Pas de réponse. J’ai laissé tomber. Je sais bien que quand y a des étrangers, de toute façon, c’est à eux de pourvoir… Ils ont le fric, le savoir, ils feront ce qu’y faut. Pendant ce temps, les autochtones peuvent rester avachis à écluser des bières en rotant sous la lune…
Voilà mon petit Noël bien à moi, passé sous le ciel radieux et si bien éduqué de Vételgeuse… Je ne prétends pas que c’est comme ça tout le temps et partout, j'voudrais pas froisser ceux qu'admirent encore cette formidable culture post-colombienne, mais juste que même après toutes ces années j’arrive encore à être sidéré par le manque de savoir vivre de cette racaille nationale. Chacun pour soi, pas une once de regard vers les autres, l’opportunisme poussé à son extrême, l’avidité, la bassesse, le profit avant tout, l’ignorance et la bêtise… Encore et toujours. Et ce n’est ni la pauvreté ni le manque d’instruction qui donnent ce résultat, j’ai connu des pays bien plus pauvres où les gens savent parfaitement se tenir.
Tu le prends comme tu veux, mais pour moi c’est la mentalité, c’est la race, c’est les gènes, l’atavisme. Je ne sais pas d’où ça vient et je m’en fous, mais c’est le constat. Après, comme partout, y en a des pires ou des meilleurs que d’autres, des mecs sympas et des crevures, mais ça reste la tendance générale. Un peu comme les greules qu’on rencontre partout dans la rue à Vételgeuse: t’en as des bonnes et des moins bonnes, des triquantes et des juste passables, mais dans l’ensemble, quand même, c’est de la chair à saucée first catégorie. Question de nature…
Allez, à la proxima vez, Robert.

1 commentaires:
Welcome back! ça valait la peine d'attendre :D
et Feliz Navidad
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