C’est l’histoire d’une vioque. Pas bien du tout. Obèse, ulcères variqueux plein les guiboles, où s’agitent les asticots because la chaleur, les mouches, façon générale, l’hygiène ambiante. On nettoie à l’anis, ça les fait sortir, surtout pas à l’alcool, ça les fait s’enfiler en profondeur. Une jambe, c’est prothèse au genou, opérée y a deux trois ans, l’autre, c’est pour bientôt. Dans ces conditions, se traîne pour aller aux chiottes, se traîne pour aller à la cuisine, au plumard. Alors paf ! se casse la gueule, normal. Mais là, depuis un ou deux mois, a sent plus ses doigts, le bout du moins. Pour tenir un crayon, tintin, pareil pour la fourchette; ça tourne à l’aigre, même au cauchemar. Au bout du compte, allo médico, ça s’impose. Mais avant ça, tu penses, faut pouloper direction mode d’emploi de la vie médiqueuse à Vételgeuse.
Ici, la Médecine – avec un grand M, comme dans Merdique, ou Merdeuse –, c’est gratoche. En tout cas c’est ce qui se dit. Alors t’as comme qui dirait des dispensaires, des cliniques et des hostos publics, où tu paies pas un rond, mais faut quand même le dire assez vite passque question service, t’as intérêt d’être motivé. Et pis les médocs, fourniture, draps, bouffe et tout ce qu’y a pas sur place, tu dois payer de ta poche. Donc échange de bons procédés, c’est pas plus mal: t’as les soins à l’œil mais tu banques le matos. Ouaip. Sauf que le matos, y en a pas plus épais que le quart de poil d’un mollet de criquet, alors en route pour le porte-monnaie. Et pis t’as l’ambiance. Ahhhh, l’ambiance d’une bonne grosse clinique volibarienne… À soi tout seul, ça vaut cinquante sketches de Coluche avec les bonus ! Une ambiance survoltée de blattes en fusion: ça grouille de partout, ça poireaute des plombes dans les couloirs, ça sait pas où ça va, ce que ça veut, pourquoi c’est là. Faut attendre, espérer, attendre, croire, prier, pleurer, attendre (chais plus si j’ai dit) et repartir chez soi sans résultat vu que la journée est finie. Et tu reviens demain pour un nouveau tour de manège. De toute façon, le toubib est pas là, le matériel est en panne, les infirmières jouent avec les textos ou le vernis à ongle. Dans le couloir, y a pas de chaises où s’asseoir, la clim est poussée à bloc, façon Terre François-Joseph un premier janvier.
Les horaires, ici, y a pas, tu peux te brosser pour un rendez-vous à heure fixe. Dans tout le pays, le système est le même, pareil au privé, dentiste, radios, hostos: t’as un horaire de départ, un de sortie, à toi d’être là le plus tôt possible et te farcir la queue. Comme les burnes locales, ça les effraie pas de glander quelques plombes à rien foutre de leurs dix doigts, vu qu’ils font pareil chez eux, tu seras toujours pas dans les premiers et ce sera minimum 4 ou 5 heures d’attente. Après y faut encore que le médecin veuille bien se bouger le cul, tu comprends, il a consultation, mais comme il bosse aussi au privé, cabinet et cliniques, où ça gagne plus, t’as plus de chance d’attraper le sida en visionnant un film de cul que trouver un toubib en état de marche dans l'hôpital.
Après, bien-sûr, t’as le privé. Comme partout, ça banque sec. Pareil que chez toi, mais en monnaie locale, au taux de change calculé au plus fort. Et pis à part pour l’ambiance, plus feutrée et moins de blattes dans les couloirs, faut pas croire que c’est beaucoup mieux: tu paies, mais faudra quand même que ta famille vienne s’occuper, te donner à bouffer, etc. Passqu’ici c’est comme ça, t’as la famille nombreuse qu’est là pour ses malades. Ça se relaie, ça dort sur place, ça reste au pied du lit. Normalement, au privé, le service c’est payé avec le prix de la piaule, mais habitudes nationales obligent, va-t-en bouger le cul de ces grosses vaches d’infirmières… Pisque de toute manière la famille est là, qu'y s'démerdent ! Les repas, faut aller les chercher au réfectoire, elles apporteront pas, les sonnettes, y a pas, alors c’est à la famille d’aller chercher le personnel dans les couloirs ou dans les chiottes, va savoir. Mais tu paies quand même.
Bon, là, pour notre vioque, elle avait pas les ronds du privé, alors l’a demandé au chirurgien pour se faire opérer au public, y fait aussi, mais y a l’ambiance, comme j’ai raconté. Tant pis. Le toubib, là, comme il l’a connaît de sa prothèse du genou, il s’est pointé à domicile, ça c’est cool. Pas donné, mais cool. Le gars, il a dit: sûr que le bras est fracassé, pis les vertèbres éclaffées, ce qui expliquerait les pognes insensibles. Les nerfs ou un autre bordel a foiré lors de la dernière chute, fallait te mettre à la diète comme on avait dit à l’époque, tes 130, tu vois, c’est pas jouasse pour les guiboles, maintenant ça va lâcher de plus en plus souvent ! Bon. Alors on fait quoi ? Ah ben faut déjà des radios. Pour ça, c’est via l’hosto, mais comme a peut plus marcher, c’est le trajet en ambulance, mais faudra raquer, passque la gratuite est pas équipée pour le mastodonte, faut treuil hydraulique et tout le bataclan. Donc ambuloche privoche, tout nickel, mais bonbon la radio ! Faut ce qui faut, ma bonne dame.
Là, ‘tite digressoche: les assurances, t’oublies, elles taxent à peu près le même prix qu’en Europe, vu la valeur de la monnaie locale de Vételgeuse, c’est soit tu bosses dans le pétrole et tu frimes, soit tu banques quand y faut.
Donc le mardi, j’ai pas dit mais c’était un mardi, l’ambulance vient charger la vieille et s’en va faire un 'tit tour à l’hosto pour la radio. Font une seule radio pour les deux genoux (fallait oser), pis une autre du bras. Les clichés sont qu’avec beaucoup d’imagination tu distingues une vague ombre au milieu d’une mare de blanc, mais c’est pas grave, le toubib, lui, il a vu tout de suite que la tête de l’humérus était brisée. Soit a reste 40 jours le bras en écharpe, et vu comme elle doit se bouger juste pour se curer les doigts de pieds, t’oublies, soit c’est opération et re-prothèse. Donc, vamos pour l’opération, con Dios ça devrait le faire. Faut encore dire que le soir même du trajet radios, la maison de la vieille s’est faite visiter pendant la nuit… Comme elle vit seule, le retour en brancard d’ambulance signifiait au voisinage l’immobilisation complète… trop tentant pour les gentils du coin ! Reusement, l’oreille fine, la vieille, alors l’a appelé au portable et les zobis se sont carapatés par derrière la clôture.
Bon, là, c’est la deuxième étape des réjouissances. On a déjà eu l’ambulance aller-retour, le médecin deux ou trois fois à la maison, on a déjà douillé quelques roupies. Reste à planifier, on entre donc dans Kafka ! Après plusieurs tentatives, l’a un jour de fixé: tu viens mercredi, tu restes pour les exas et lundi c’est le billard. Videmment, faut trouver quelqu’un pour occuper la maison durant l’absence, sinon le retour posera quelques soucis, tu commences à piger comment ça marche au pays ?
Donc mercredi re-ambulance et zop ! à l’hôpital militaire du coin, c’est le meilleur du public et le seul qu’acceptait de prendre en charge l’embrouille sur pattes. Passqu’il y a quand même le bras, pis les jambes, pis les mains qui lâchent tout, pis le surpoids, pis les ulcères ouverts, pis l’incontinence qui vient avec le bordel des nerfs, ou l’âge, ou Dieu sait quoi… Mais pour l’instant, on fait le bras, on verra le reste plus tard. Alors au public, y zont dit non merci, allez voir plus loin. C'était moins une que le privé c'était quand même pour sa pomme.
Au militaire, le mercredi, aux urgences, aucun toubib. La vieille, elle reste sur un brancard de midi à 18h. à se pisser et se chier dessus, y a pas de personnel qui s’occupe et la donzelle qui l’accompagne peut pas la soulever ni rien. À force, l’amie finit par savoir que la toubib est bien dans l’hosto mais qu’elle tourne chais pas où pour ses consultes privées, a pas le temps de venir aux urgences. Au bout du compte, l’amie de la vioque la trouve dans les étages et la prend en otage pour les urgences. Là, tout le monde applaudit bien fort, passqu’y avait pas que la vieille à poireauter, mais tu penses que personne se serait bouger le cul pour aller faire quelque chose ! Ouais, passque j’ai pas dit, mais l’amie en question, c’était une putain d’étrangère, tu sais, ceux qu’aiment pas attendre pour rien et qui brâment dès que ça va pas comme ils veulent… Mais les mecs, malgré que ce soit qu'une putain de gringa, y zont quand même été contents.
Bref, alors la toubib, une fois sur place, elle regarde le topo et pis elle dit qu’on va faire les exas complets et pis lundi elle va rentrer gentiment chez elle. Et le lundi suivant, ou un autre, ça dépend, on ira pour l’opérer. Ah bon, pourquoi ça ? Pourquoi pas lundi comme c’était prévu ? Ah mais non, lundi y aura pas d’anesthésiste... Y en a que deux, une est en vacances et l’autre, on sait pas trop, elle vient plus au taf depuis quinze jours… Bigre ! Et on pouvait pas le dire avant ? Ben non, la toubib avait pas eu l’idée de regarder son planning avant maintenant. Bien joué, les mecs ! L’ambulance et tout le tintouin, ça va finir par enterrer la vieille avant même la pose de la prothèse…
Alors depuis mercredi, c’est les exas et la vie à l’hosto militaire. Là, pas d’infirmières dispos pour le tout-venant du quotidien, même pas de sonnettes, alors c’est l’amie et encore une autre bonne femme de la rue qui se relaient 24h. sur 24 pour changer les draps (qu’il a fallu apporter, comme tout le reste), nettoyer le cul, donner à bouffer, filer les médocs et tout le matos: bandes de gaze, désinfectant, la totale. Cher à l’achat et bien du plaisir pour tes journées ! Pas grave, vous êtes là pour ça.
Pour les exas, ça aussi c’est rigolo. La toubib, elle vient, pis elle dit, voilà, tu dois faire une échographie. OK, je vais où ? Alors là, je sais pas, elle répond. Nous, on n'en a pas ici, alors faut aller voir à l'extérieur... Bien. L’amie, qu’est donc pas d’ici, partie pour des heures de vadrouille en ville à chercher où putain on va pouvoir faire une écho. Le lendemain, la toubib, elle dit voilà, faut une culture d’urine. Bon. L’est où le labo ? Ah mais non, notre appareil est en panne, faut trouver un labo à l’extérieur et nous ramener les résultats demain. Re-crapahutage en ville, la toubib savait pas non plus où fallait aller pour trouver un labo en fonctionnement…
Maintenant, c’est un peu le train-train, l'amie s'arrache les tifs en veilles continues, la vioque attend que ça se passe. Mais là, pour la suite, faudra attendre un chouïa, passque l’opération, à ce qu’il paraît, elle a pas encore eu lieu. Alors on y reviendra. Mais en attendant, pour se ressourcer, on va essayer de penser à plus jeune et mieux en formes, pas vrai ? Faudrait pas se laisser aller à la déprime, y a quand même des bons côtés, dans ce pays d'emplâtrés.
Et ce sera tout pour aujourd’hui, Robo.
